LA COLLECTION MUDAM EST ENGAGÉE DANS LE DEVENIR DU MONDE
À l’occasion de sa première exposition au Mudam en tant que directeur, Enrico Lunghi répond aux questions de Marco Godinho, artiste plasticien et commissaire de la sélection française au dernier Prix d’Art Robert Schuman.
MG : Est-il important de commencer l’année 2010 et ta première exposition au Mudam avec une proposition complètement pensée autour de la collection ?
EL : Commencer de travailler sur et avec la collection est une façon « classique » de « démarrer » en tant que nouveau directeur. Mais je pense aussi que c’était indispensable de le faire compte tenu de l’histoire du Mudam. Ceux qui ont décrié ce musée, depuis le premier projet de I. M. Pei jusqu’après son ouverture, lui ont toujours reproché de « ne pas avoir de concept, ni de quoi le remplir ». Or le concept était clair pour tous ceux qui avaient réfléchi au problème : il fallait « inventer » un musée d’art de renommée internationale pour le Luxembourg, sachant que cela n’avait jamais existé auparavant dans notre pays. Il n’y avait, dès lors, pour tout professionnel et amateur averti, qu’un seul choix possible : constituer une collection d’art contemporain, car pour l’équivalent en art moderne, il eut fallu commencer 50 ans avant !
C’est ainsi que dès 1996, une commission dirigée par Bernard Ceysson a procédé aux premiers achats, puis, à partir de 2000, c’est un comité scientifique institué par Marie-Claude Beaud qui a pris le relais. Or, Marie-Claude Beaud avait la charge difficile de suivre la fin de l’interminable chantier, de préparer l’ouverture (avec l’exposition Eldorado, constituée d’un grand nombre d’œuvres de la collection mises en espace par les artistes dans le cadre du programme Be the Artists’ Guest) et de mettre le Mudam sur orbite en quelques années seulement. Elle a fait tout cela de façon magistrale ! Et je suis heureux d’être arrivé au bon moment pour faire une première grande exposition avec uniquement des œuvres de la collection, en tant que directeur et ayant un minimum de recul.
MG : Est-ce, quelque part, un hommage au travail effectué par tes prédécesseurs et comment peut-on lire dans tes choix une politique d’acquisition d’œuvres futures et d’expositions à venir ?
EL : Oui, c’est un hommage à tous ceux qui ont « fait » le Mudam jusqu’ici ! Pour moi, un musée est un palimpseste, les regards s’y superposent, ils ne se remplacent pas. C’est une aventure permanente, un perpétuel devenir, qui se construit sur ce qui a précédé. Un spectateur attentif de l’exposition Le Meilleur des Mondes pourrait déceler les deux principales périodes d’acquisition sous l’influence de mes prédécesseurs et peut-être déjà deviner quelques nouvelles orientations. Or, il me semble logique de constituer des ensembles significatifs des artistes que nous considérons les plus importants de la collection. Ainsi, les dernières acquisitions sont venues renforcer la présence de certains d’entre eux, tout en ouvrant quelques pistes nouvelles. Mais cela a besoin d’un peu plus de temps pour s’affirmer.
MG : Peux-tu nous parler du titre de cette exposition ? Son contraire est-il « Le pire des mondes » ou sont-ils complémentaires ? Dans quelle mesure « Le meilleur des mondes » est-il ironique » ?
EL : Le titre fait, bien sûr, référence à la traduction française du célèbre roman de Aldous Huxley, qui elle-même se référait au Candide de Voltaire qui lui-même était une réponse à Leibniz... Mais j’ai tenu à inclure dans le concept également le titre original et celui de la traduction en allemand, car il est intéressant de voir que dans chacune de ces langues, le sens donné est très différent. C’est donc à la fois une mise en abîme historique (ou philosophique) et culturelle (ou linguistique). Dans notre pays, où les trois langues – parmi d’autres encore – cohabitent au quotidien, cela peut donner à réfléchir. Mais je l’ai aussi choisi avec humour : dire que venir au Mudam, c’est entrer dans le meilleur des mondes, alors que beaucoup de gens n’ont que peu de considération pour l’art contemporain, c’est une façon de retourner la situation.
MG : Alors que l'art contemporain se frotte directement à notre monde actuel, beaucoup de gens ne se sentent pas impliqués d'avantage. La plupart des gens au Luxembourg vivent-ils dans un monde à part, dans Le meilleur des mondes ? Le Mudam est-il trop élitiste ? Comment expliquer ce phénomène ?
EL : Je pense effectivement que la situation de l’art contemporain à Luxembourg est particulière. D’abord, historiquement, le pays n’a jamais, jusqu’à une époque récente, cultivé un rapport étroit avec l’art de son temps : dans une forteresse, les arts ne sont pas une priorité. Ensuite, il est vrai que les réalités socio-économiques actuelles du pays, combinées avec sa taille réduite et l’absence de grands centres urbains, font que nous ne connaissons pas tous les problèmes du monde contemporain avec la même acuité que dans d’autres contextes : alors que nombre d’artistes cherchent à rendre visible la part obscure du monde, nos concitoyens y sont souvent peu sensibles, car peu concernés. Enfin, je suis persuadé que la question de l'élitisme est mal posée : visiter une exposition coûte moins cher qu'aller au cinéma, ce n'est donc pas pour une question d'argent que les musées d'art contemporain ne sont pas visités par un plus grand nombre de personnes. C'est uniquement une question d'éducation et de culture, et là, c'est un débat qui dépasse de loin la seule question de l'art.
MG : Tu as élaboré l’exposition tel un écrivain incluant un prologue, un épilogue et quatre épisodes bien distincts, sans toutefois les cloisonner, en laissant des interactions possibles entre chaque partie. Peux-tu nous livrer quelques codes sur cette ouverture de pensée multidirectionnelle, fragmentaire, qui brasse un vaste métissage culturel, et ton rapport inévitable à la littérature ?
EL : Il est évident que je n’ai jamais pensé à illustrer le livre de Huxley à travers cette exposition. Mais, en me penchant sur la collection du Mudam, alors que je n’étais que candidat au poste de directeur, il m’est vite apparu qu’elle disait beaucoup du monde qui nous entoure. Ce n’est pas une collection formaliste, ni obsessionnelle : elle est, autant qu’une collection d’art peut l’être, ouverte, diversifiée, riche et engagée dans le devenir du monde. C’est cela qui m’a donné, dès l’automne 2008, l’idée du titre. Or, j’avais envie de trouver un moyen simple de relier les œuvres les unes aux autres, sans pour autant les recouvrir d’un discours théorique étouffant. J’ai alors pensé à une sorte de récit sur des thèmes essentiels, comme le corps, les territoires, les rêves ou les cauchemars, mais sans cloisonnements fixes car, dans le monde vivant, les frontières ne sont jamais imperméables.
MG : Quelle est l’importance pour toi, en tant que commissaire et directeur de musée, de la recherche, du processus, du dialogue, des discussions avec les artistes et de leurs mondes respectifs ? Dans quelle mesure cela t’influence-t-il dans tes choix et la préparation d’une exposition ?
EL : C’est la première exposition que je réalise à partir d’une collection donnée. D’habitude, je suis en dialogue avec les artistes et je construis l’exposition avec eux. Mais ici, je ne me suis occupé que des œuvres : c’est un travail entièrement différent. En tant que directeur, je me sens responsable de la collection de mon musée. J’ai envie de montrer les œuvres de façon à ce qu’elles s’enrichissent mutuellement et qu’elles donnent au spectateur du sens, du plaisir et de l’émotion. Du coup, les artistes sont peu concernés, ils sont invités au vernissage à découvrir l’exposition comme tout le monde. Cela me paraît normal : les artistes ne devraient vendre qu’à ceux à qui ils font confiance, et s’ils n’ont vendu que pour encaisser l’argent, ils ne devraient plus se soucier de l’œuvre. Mais il n’y a pas uniquement des expositions avec la collection : la prochaine sera de nouveau réalisée en étroite collaboration avec les artistes.
MG : On peut voir dans cette exposition que tu regroupes de nombreux thèmes déjà développés au Casino. Une seule exposition peut-elle regrouper toutes les autres ?
EL : Non, certainement pas ! Toute exposition n’est qu’un essai, une ébauche, une tentative de mieux comprendre, de saisir une part du monde et de la pensée humaine. C’est aussi cela qui fait que, dès l’instant où une exposition est inaugurée, l’esprit s’envole déjà vers la suivante.
MG : Une exposition peut donc être vue comme une pièce détachée d'un vaste puzzle dont on ne connaît pas les contours ni ne connaîtra jamais ?
EL : Je n’aime pas l’idée du puzzle, cela suppose qu’il y a quelque chose de prédéterminé, une image à compléter, et qu'on est récompensé en ayant contribué au résultat final. Pour moi, la vie – et l’art – est une aventure qu’il s'agit d’inventer, elle n'est pas tracée d’avance. Bien sûr, le passé oriente nos choix et il est nécessaire de construire sur lui, sans pour autant en être l’esclave. Ainsi, je pense que chaque exposition est un élément d’une construction culturelle, ou un bout de parcours personnel, mais ni l’un ni l’autre obéissent à un plan préétabli ou à une destination existant à l’avance. Chaque exposition est juste une petite contribution à l’aventure humaine, ouverte et imprévisible.
MG : L’épilogue de l’exposition se termine sur ces quelques mots : « La joie d’être de ce monde est inébranlable ». Être en vie, simplement, est-ce déjà la plus belle des créations ?
EL : Nous ne serions pas là à nous poser la question si nous n’étions pas en vie...
MG : Je pose la question du point de vue philosophique dont la vie est la ressource par excellence vitale à la nature humaine... Une attitude positive au quotidien aide à mieux avancer. Je me souviens de la première phrase du communiqué de presse de l'exposition Joy que tu as organisé avec Iara Boubnova en 2006 au Casino : « La joie peut être abordée en tant qu'énergie libératrice et fondatrice ». C'est à cet « être en vie » du point de vue de « la joie » que je me référai. Quelle est l'importance de cette énergie de la joie, du plaisir à être en vie dans ton quotidien ?
EL : J’ai gardé à dessein l’ambiguïté dans la phrase finale du miniguide de mon exposition. On peut se demander : de quel monde parle-t-on ? Celui de l'art, celui des êtres humains, ou bien juste du Mudam, dont on vient de sortir ? Mais l’important, c'est le bonheur ressenti lorsqu’on éprouve la liberté que l'on a produite soi-même, lorsqu’on se défait des servitudes mentales et des préjugés avec ses propres forces. Comme l’a écrit le philosophe Nicolas Go, « la joie est fondatrice car elle se révèle dans un perpétuel acte de liberté, en une sorte d’autarkeia qui manifeste son essence en une activité permanente d’autoproduction ».
MG : Pour terminer, j’aimerais avoir ton avis sur cette citation de Jorge Luis Borges : « L’idée de frontières et de nations me paraît absurde. La seule chose qui peut nous sauver est d’être citoyens du monde. » Les mots de Borges nous plongent dans une position universelle ouverte au monde. Que représente cette notion de frontière et de nation, surtout dans un pays comme le Luxembourg ? Quelle serait l’attitude satisfaisante à avoir au quotidien pour habiter physiquement et mentalement un monde aussi complexe que le nôtre ?
EL : Les frontières et les nations sont des constructions historiques complexes. Nous ne pouvons plus nous penser sans elles, mais cela ne veut pas dire qu’elles soient la meilleure solution pour l’avenir. Les nations colonisatrices du 19e siècle, tellement imbues de leur supériorité technique et culturelle, ont aveuglément et cruellement soumis et exploité toutes les populations et les territoires à leur merci. Nous devrions aujourd’hui avoir conscience du fait que nous sommes tous sur une même planète et que les ressources sont limitées. Nous continuons pourtant à nous comporter en prédateurs comme si cela pouvait perdurer indéfiniment. Nous sommes un cadeau de la nature et nous ne cessons d’empoisonner, jusqu’aux derniers recoins, ce qui nous a fait naître. Je crois que si nous nous pensions comme des êtres solidaires avec les peuples du monde entier et si nous respections la vie sous toutes ses formes, nous ferions preuve de véritable humanité. Mais il y a peu de chances pour que ce meilleur des mondes là figure ailleurs que dans nos rêves.

© Photo : Andres Lejona

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