CONSTRUIRE DES FICTIONS DOCUMENTAIRES TOUT EN RESTANT PERTINENT À L’ÉGARD DU CONTEXTE SOCIAL
Mudam : Vous réalisez depuis plusieurs années un travail de mémoire sur la culture ouvrière du coron, ces habitations minières du nord de la France. Pourquoi ?
BB : Petite fille de mineur de fond, mon attention s’est surtout portée sur la cité numéro 5 à Barlin. J’en connais les habitants depuis mon plus jeune âge. Il y a toujours eu une certaine fascination de ma part à observer les relations entre ces voisins, les passages de biens, l’habitat continuellement ouvert, les réunions quotidiennes devant les pignons de porte, et l’entraide si palpable… Cette microsociété autonome, que j’ai pourtant toujours connue orpheline de son référent identitaire (à savoir le travail à la mine), a su conserver son organisation singulière où chaque membre de la « communauté » possède un rôle. À l’annonce de la restructuration de tout le bassin minier, j’ai eu envie de rendre compte d’une véritable communauté amenée à disparaître.

T’as de beaux vieux, tu sais…, 2007
Vidéo 24’
© Photogramme : Bertille Bak
Mudam : Dans quelle mesure impliquez-vous cette communauté dans vos projets ?
BB : L’implication de la part de la communauté est totale, dans mon premier film T’as de beaux vieux, tu sais, où tous les habitants s’unissent pour l’obtention de mon diplôme aux Beaux-Arts, les habitants sont devenus acteurs, scénaristes et décorateurs. Les vidéos naissent toujours d’échanges, en l’occurrence, ici, sur ce qu’ils pensent de l’art. S’y mêlent également leurs utopies personnelles.
Il en est de même pour Faire le mur, où la communauté joue son propre rôle dans son environnement quotidien et à propos de sa situation actuelle, c’est-à-dire le départ forcé de la cité. Depuis 2009, alors que la mort de cette tribu est déclarée, que les gens sont éparpillés dans diverses villes du Pas-de-Calais, des tapisseries se passent de maison en maison. Chacun tisse l’un après l’autre une partie de l’ouvrage qui représente des grands tableaux anciens de révolte ou de batailles historiques, une possible alternative à faire revivre la communauté ou plutôt d’en poursuivre son existence.
Mudam : Comment les histoires des différents protagonistes s’entremêlent-ils dans vos films ?
BB : La trame du film est écrite avant de jouer, je pose un cadre dans lequel les habitants évoluent avec spontanéité et avec l’histoire qui est la leur. Il n’y a pas ou peu de personnages principaux. Néanmoins, lorsqu’il y a un gros plan sur une personne, nous sommes plus du côté de la fiction née de l’imagination d’enfant rêveur.

Faire le mur, 2008
Vidéo 17’
Production Le Fresnoy
© Photogramme : Bertille Bak
Mudam : Que voulez-vous apporter aux membres de cette communauté ?
BB : Peut-être la possibilité d’une certaine visibilité sur leur sort. Je n’ai pas la prétention de vouloir changer le cours des choses, en développant des futurs possibles, mais plutôt d’ouvrir le présent à de nouveaux possibles.
Mudam : Quel est le parti pris artistique ?
BB : Le travail de participation d’un groupe dans un lieu culturel et social donné est la base de mon travail. Il s’agit de rencontrer les personnes, de comprendre l’organisation entre les individus qui composent une communauté, de construire des « fictions documentaires » tout en restant pertinent à l’égard du contexte social.
Mudam : Quelle est la part de l’humour et du rêve dans des situations qui parfois deviennent précaires ?
BB : L’humour et la rêverie sont en effet très présents. Je veux dégager mes projets du simple constat social tragique. Il me semble que le message n’en est pas moins efficace. Je veux rendre compte avant tout d’une communauté qui s’éteint de ses dernières pratiques rituelles et protectrices. Contrer de manière symbolique des décisions politiques qui ne prennent pas en compte le devenir des hommes. L’apitoiement est écarté, le renoncement est impossible.
Mudam : Quels sont les liens entre votre travail et le Grand Hornu de Laurent Busine, qui vous a proposé pour le Prix Steichen et qui a intégré la communauté du borinage dans son projet de musée à Mons ?
BB : J’ai pu observer à quelques reprises que les directeurs de musée ou les dirigeants de structures prônant l’art contemporain avaient l’envie insatiable d’amener « l’élite » du monde de l’art, de faire venir le « gratin » des capitales sans se soucier de la population environnante. Laurent Busine ne fait pas partie de ces personnes. L’implication des habitants des cités minières dans les différents événements que propose le musée du Grand Hornu est totale. Nous avons en commun un amour et un respect des communautés ouvrières oubliées.

Banderole, 2008
Fils sur canevas, 130 x 90 cm
© Photo : Bertille Bak
Mudam : Allez-vous continuer votre travail sur le coron ?
BB : Je dessine actuellement toutes les cités minières qui vont être rénovées ou rasées. Cet archivage prendra plusieurs années. En parallèle, il y a toujours la création des canevas par les anciens habitants de Barlin. Je pense néanmoins que ces actions mettent un point final au travail de mémoire sur les corons.
Mudam : Quels sont vos projets actuels ?
BB : Le fait d’organiser une restructuration du territoire sans se soucier du devenir des habitants est un fait divers universel. Mon prochain projet est donc extrêmement proche de la situation qu’ont vécu les habitants de Barlin. Je pars en Thaïlande, en banlieue de Bangkok, où un immeuble va être détruit à priori sans possibilité de relogement pour ses habitants. Je pense que je vais en réaliser une vidéo, mais cela dépendra des échanges avec les habitants, de ce qu’ils sont et de leurs ressenti.
Mudam : Avez-vous déjà une idée de ce que vous allez réaliser lors de votre résidence à New York ?
BB : J’aimerais réaliser un film sur l’immigration à New York, peut-être plus précisément y rencontrer l’importante communauté polonaise.
Propos recueillis par Valerio D’Alimonte

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