MARCEL BROODTHAERS
L’histoire est connue : Marcel Broodthaers, ayant auparavant exercé les activités de poète, libraire, journaliste et photographe, entra dans le monde de l’art avec un geste plein d’ironie : « Moi aussi, je me suis demandé si je ne pouvais pas vendre quelque chose et réussir dans la vie. Cela fait un moment déjà que je ne suis bon à rien. Je suis âgé de quarante ans. L’idée enfin d’inventer quelque chose d’insincère me traversa l’esprit. Et je me mis aussitôt au travail... », annonçait le carton d’invitation de sa première exposition. Y était notamment exposée Pense-Bête (1964), une œuvre composée du solde d’invendus d’un recueil de poèmes qu’il avait publié l’année précédente, scellés dans du plâtre. Le livre était transformé en sculpture, « plastifié », en même temps qu’il était rendu illisible.

C’est un geste similaire que mettent en scène les douze plaques d’Un Coup de dés jamais n’abolira le hasard (1969). L’œuvre est une appropriation du poème éponyme de Stéphane Mallarmé, auteur décrit par Broodthaers comme l’inventeur « de l’espace moderne et contemporain de l’art », dans lequel les mots sont disposés sur l’espace de la page, dessinant une constellation qui traduit les mouvements de la pensée. L’hommage que rend Broodthaers à Mallarmé consiste en un geste paradoxal de l’effacement des mots et de leur remplacement par des barres noires, accentuant ainsi la spatialisation du langage en même temps qu’elle en annule le sens.
Cette question de l’effacement se retrouve dans La Pluie (projet pour un texte) (1969), un film 16mm dans lequel on voit l’artiste en train d’écrire à la plume, sous la pluie, un texte qui s’efface au fur et à mesure de son écriture.

L’installation Le Corbeau et le renard (1967–1972) est articulée autour de la projection d’un film sur un écran recouvert de lettres imprimées. Ces lettres correspondent à une section d’un poème que Broodthaers a écrit en relation à la fable de La Fontaine. Pour l’artiste, ce film constitue un « prolongement du langage » : « Mon film est un rébus qu’il faut avoir le désir de déchiffrer », nous dit-il. L’œuvre a été conçue comme « une tentative de nier, autant que possible, le sens des mots comme celui des images ».

Ce rapport complexe entre image et texte est également au centre de la double projection ABC – ABC Images (1974), composée de diapositives présentant différentes combinaisons entre des lettres et des images extraites d’un alphabet d’écolier.
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